Fille du Père-Soleil et de la Terre-Mère

Sr Cipriana Ccahuana a grandi au sein d'une civilisation millénaire, celle des Incas dont les traditions religieuses recèlent un trésor spirituel inestimable. Au contact du Dieu des chrétiens, sa vie et celle de son peuple lui sont apparues sous une lumière nouvelle. La Bible est devenue comme un miroir où se reflète leur histoire. Une expérience qui l'a incitée à rejoindre les plus pauvres et à s'engager avec eux.

Bonjour, Cipriana! Tu es péruvienne, plus précisément andine quechua. Fais-nous connaître le milieu où tu as grandi. Je viens du petit village de Yauri­ Espinar  situé  à  quelque 4000 mètres d'altitude. Je suis née et j'ai grandi dans la cordillère des Andes où nichent les condors; là aussi  s'étend la pampa, vaste plaine peuplée de vigognes et de lamas.  Ma   langue   maternelle, c'est le quechua.  Ma  mère, Pedrona, et mon père, Remigio, ont eu 7 enfants : 5 filles et 2  garçons. Je suis la cinquième de la famille.

Avec les gens de notre village, nous formons une communauté profondément unie, enracinée dans l'histoire et la culture millénaire de nos ancêtres, les Incas. Nous habitons le berceau du Tawantisuyo, ce vaste et fabuleux empire qu'ils ont édifié. Cuzco, l'ancienne capitale impériale, et ses environs conservent les vestiges de notre patrimoine culturel et spirituel.

L'histoire de nos ancêtres Incas est tissée de mythes et de rites sacrés. De génération en génération, les parents la racontent lors d'un événement spécial ou encore le soir, au moment des repas, près du feu. Voilà comment nous  conservons nos traditions et nos manières d'être, de lutter, de vivre les uns pour les autres. Les Incas vénèrent un Dieu bon qu'ils appellent Tatay Inti. Il n'est pas seulement un astre qui brillerait dans l'espace: cela n'aurait aucun sens! Il est le Transcendant, il est vivant, il a un cœur, des sentiments. Il est plein d'amour. Dans notre expérience religieuse andine, Dieu est en tout. Dieu est mystère et ne peut être réduit à une simple expression humaine. Nous avons des noms masculins et féminins pour  le désigner d'après ses nombreux visages et ses multiples manifestations. Ainsi, moi, Cipriana, je suis fille de ce Père-Soleil, Dieu créateur et donneur de vie. Je suis aussi fille de Pachamama, cette Terre-Mère qui ne se fatigue jamais de nous donner  la vie, la nourriture, tout ce que nous voyons et admirons ...

Quel a été ton parcours de foi depuis l'enfance?

Vers l'âge de sept ans, j'ai quitté la maison paternelle pour aller étudier dans la grande ville d'Arequipa. Je demeurais chez une de mes tantes avec mes grandes sœurs, étudiantes elles aussi. C'est à cette époque qu'on me présenta le Dieu des chrétiens, car jusque-là je connaissais Dieu selon son visage andin, celui de mes ancêtres, celui de la culture inca. Tout en entrant en relation avec ce Dieu qu'on m'apprenait à connaître et à prier,  je cherchais par tous les moyens possibles à en savoir davantage.

J'ai   alors commencé à chercher Dieu en parcourant la Bible. Cependant tous mes efforts me laissaient sur ma soif. Alors j'ai  voulu  Le  provoquer. J'étais encore toute jeune quand j'ai dit à Jésus : Que veux-tu de moi? Pourquoi  tant  captiver  mon cœur puisque  tu connais qui je  suis? Tu sais bien que je ne suis pas des tiens. Est-ce que par  hasard  tu voudrais que je  devienne religieuse, tout en sachant bien qui je suis? J'ai alors essayé d'écarter  cette  possibilité et de trouver une autre voie. Et il y en avait une! Je me souviens de cet  après-midi-là.  C'était l'année de mes 21 ans. Je me trouvais au bord de la rivière Uchok'arko. J'étais fatiguée, épuisée. Tout à coup, je me suis sentie comme enveloppée d'amour jusqu'au fond de l'âme. C'était Jésus! Nous avons longuement parlé ensemble... Je Le sentais tellement près des miens, près de mon peuple marginalisé, exploité. Il était bien le Dieu de tout l'univers.

Que s'est-il passé ensuite?

En ce temps-là, j'habitais Yauri et j'enseignais aux enfants des petits villages environnants. J'ai commencé à chercher où m'engager. Je me suis d'abord sentie appelée à entrer dans une toute nouvelle communauté de religieuses indigènes à Sicuani, dans ma région natale. Je me souviens avec gratitude d'Agnès Bouchard, m.i.c., notre responsable. Nous recevions une formation pour devenir missionnaires auprès de notre peuple. Durant cinq ans, cette expérience m'a permis de partager avec les gens d'Espinar mes plus beaux rêves missionnaires. Pourtant ce n'était pas là que Dieu m'appelait. Je partis donc pour Lima afin de mieux me préparer à aider les gens de mon pays.

Je désirais de tout mon cœur venir en aide aux plus pauvres et cela en quelque  lieu qu'ils soient. C'était ce que je cherchais le plus. J'étais aussi très marquée  par  le  travail  des Missionnaires de l'Imma culée-Conception  dans ma paroisse. Leur joie, leur simplicité, leur proximité m'impressionnaient. J'admirais  leur  audace. Nous savions qu'elles se retiraient à l'écart avec leur Dieu pour se mettre ensuite à  notre service. Elles m'interpellaient fortement et inconsciemment   me  lançaient dans leur propre aventure. Et je pensais : Dieu  a  tant  fait  pour moi ... il m'a donné sa vie en abondance. Comme il m 'aime malgré ma petitesse! Pour Le remercier, il ne peut y  avoir  pour  moi  meilleure communauté  que  celle  de  ces religieuses, elles-mêmes vouées à l'action de grâces. Voilà pourquoi j'ai choisi cette communauté.

Quelles sont les valeurs de ta culture que tu peux vivre à Cajabamba?

À Cajabamba, je  suis mêlée aux gens de la campagne et je me trouve  privilégiée de pouvoir partager tout ce qui fait leur vie. En réalité, nous sommes différents sur certains points, car ils sont   du   nord  des Andes et moi, du sud. Mais nous vibrons aux mêmes valeurs : travail communautaire, joie de fêter, de célébrer, étroite relation avec la nature, sens religieux profond. Malheureusement plusieurs des valeurs de notre culture sont tombées dans l'oubli depuis que les Espagnols ont imposé la leur.

En quoi consiste ton travail dans les ateliers bibliques?

Je travaille en collaboration avec le Centre de pastorale biblique latino­ américain du Pérou et je m'inspire de la méthode qu'il nous propose pour leurs ateliers. Il s'agit d'apporter la Parole de Dieu aux gens, de les aider à en vivre avec amour dans le concret de leur vie, mais aussi de les amener à découvrir et à expérimenter que Dieu est avec eux, qu'il écoute leur clameur et les accompagne dans leurs luttes pour une société plus juste.

Dans mes rencontres avec les enfants comme avec les adultes, le premier pas consiste à leur faire découvrir que la Bible nous livre la grande histoire d'amour de Dieu pour son peuple et celle du peuple élu pour son Dieu. Comme nous aussi nous sommes son peuple, notre propre vie et notre propre histoire y sont écrites.

Mon vécu à Cajabamba m'invite à rendre grâce. J'admire comment ces gens simples, courageux accueillent la Parole de Dieu et de fait accueillent Dieu lui-même comme partenaire de leur vie. Je me sens solidaire de leurs souffrances et de  leurs luttes. M'engager avec eux et pour eux, avec Dieu et pour Dieu, quelle magnifique mission!