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En vadrouille

Il était une fois une vieille vadrouille. Ce qu'elle en avait essuyé et frotté des planchers! On ne lui demandait jamais la permission et, évidemment, on ne la remerciait jamais. Après l'avoir utilisée, on la secouait des fois assez bien, souvent plutôt mal, puis on la déposait au sous-sol ou encore dans l'armoire à balais. En général, on la mettait les couettes en haut pour que ses cheveux de vadrouille sèchent mieux. Mais il arrivait souvent qu'on la dépose dans le fond d'un seau comme ça, toute en paquet. Elle aurait donc aimé qu'on l'amène dehors pour prendre l'air et pour sécher au soleil et au vent. Elle aurait pu se refaire une beauté… de vadrouille.


Quand on avait besoin d'elle, c'était pour nettoyer des dégâts, ou pour redonner au parquet un lustre qu'il avait perdu. Sans trop le dire, on l'utilisait même pour ramasser la poussière ou encore pour déloger du plancher ce qui s'y était collé voilà déjà un moment. C'était alors pénible pour elle, puisqu'on devait peser et peser encore plus fort.


Croyez-moi, elle a ainsi perdu plus d'un brin de couette de vadrouille. Elle se voyait et se sentait vieillir, car elle réussissait de moins en moins bien à faire le travail que l'on attendait d'elle. Elle voyait bien changer l'allure et la texture de ses couettes de vadrouille. Elle se sentait diminuer jour après jour. Elle essayait de ne pas penser à ce qui l'attendait, à ce jour où l'on dirait d'elle qu'elle est trop usée et où on la déposerait au chemin au milieu des déchets. À moins que… Oui!… Pourquoi pas?

Un matin où la vieille vadrouille flottait dans ses pensées un peu tristes, elle eut soudain une idée éclair qui fit jaillir en elle une étincelle de joie: "Quand mes couettes de vadrouille ne serviront plus, parce qu'elles seront trop vieilles et trop usées, mon manche, lui, sera encore bon et pourra servir." Du coup, elle se vit dépourvue de ses couettes et réduite à un manche mais oui, un manche de vadrouille coupé et posé en barre horizontale dans un parc d'amusement. Un jeune enfant y est suspendu, tout en riant aux éclats, puis un enfant un peu plus âgé vient effectuer un superbe saut en hauteur au-dessus d'elle. Se pourrait-il qu'elle puisse servir à autre chose qu'à frotter des planchers? Se pourrait-il qu'une partie d'elle puisse passer le restant de sa vie dehors, servant aux jeux des enfants au grand air, au soleil et au vent? Allait-elle, pauvre vadrouille, réussir à vivre enfin dehors au milieu des rires des enfants, elle qui avait toujours été condamnée à rester en silence au fond des armoires et des sous-sols? Ce serait merveilleux!

À partir de ce jour, tout fut différent. Le coeur de la vadrouille savait désormais que quelque chose d'autre pouvait l'attendre. À vrai dire, elle avait quasiment hâte à ce jour où quelqu'un arriverait avec une nouvelle vadrouille pour la remplacer. Au lieu de pleurer et de s'apitoyer, elle s'encourageait et se disait: "Après les planchers, ce sera la nature et les enfants." Ah! Il est certain qu'elle devrait, pour pouvoir servir encore, y laisser ses couettes de vadrouilles, trop usées celles-là. Le jour venu, elle serait prête à laisser partir ses brins de vadrouille usés pour remplir son nouveau rôle. Maintenant qu'elle savait, par sa pensée magique, ce qui l'attendait, elle vivait différemment sa vie de vadrouille.

Ce texte a été écrit un jour où je me sentais "vadrouille".
par Renée Pelletier

Le bulletin de Vie Nouvelle - Volume 18, numéro 4 Mars-Avril 2001